Hors du temps

Toi et Moi Hors du Temps

Elle se tient au milieu de la place devant le cinéma. Il sait à ses yeux mi-clos, son fin sourire et l’étrange cercle vide autour que personne ne franchissait inconsciemment, qu’elle était emportée dans la musique qui pulse dans ses écouteurs. Il n’a jamais vraiment compris comment son truc fonctionne, cette façon d’avoir sa bulle d’intimité alors qu’elle est au milieu d’une foule chaque fois que sa musique provoque ce type d’émotions dans son cœur.

Il s’accorde quelques secondes de plus pour l’observer. Cela remonte à plus de dix ans la dernière fois qu’ils se sont revus. Elle n’a pas beaucoup changé, son visage surtout. Son corps montre la force qui lui a toujours permis d’avancer au travers des tempêtes dont elle ne lui a parlé qu’à demi-mot jusque-là. Ses épaules sont bien plus détendues qu’à l’époque où elle ne savait pas se délester du poids du monde. Au-delà de l’aspect physique, elle vibre de cette même puissance qu’il lui connaît, bercée au rythme de la musique et du vent qui fait doucement onduler ses cheveux longs.

Un rayon de soleil perce à travers la fine couche de nuages, son sourire s’élargit, il profite de cet instant pour s’avancer. Lorsque son regard se baisse du ciel bleu pour venir se poser sur lui, il est à moitié cloué au sol par ses yeux pétillants de joie pure et simple. Il n’entend pas sa musique et s’y sent tout de même glisser dans sa douceur de ce qu’il devine être une ballade au léger mouvement de tête qu’elle fait, portée par le son. D’un geste qui le fait basculer vingt ans en arrière, elle retire un de ses écouteurs pour le lui tendre en formulant une invitation qui ne s’embarrasse d’aucune formule de politesse usuelle entre deux anciennes connaissances qui se revoient :

« Danse avec moi. » [ musique]

Il hésite une demie seconde, la place est remplie de monde et il est adulte. Le temps de ce genre de choses irréfléchies est passé. Ils ont parlé de limites encore et encore et c’était toujours lui qui l’attirait un peu en dehors pour raviver ces instants qui lui brûlaient la peau depuis longtemps. Les premières notes de « The lighthouse » lui parviennent depuis l’écouteur à mi-chemin vers son oreille et son regard se noie dans le sien.

Un seul instant sans conséquences. Hors du temps. Hors de la logique. Hors des limites.

Elle sourit un peu plus lorsqu’il le glisse à son oreille et les gens qui s’étaient mis à passer plus près d’eux s’éloignent comme s’il étaient repoussés par une force douce et invisible. Elle pose sa main fraîche dans celle qu’il lui tend et vient poser sa tête contre son épaule dans un début de slow maladroit.

Le temps des premières mesures, ils s’adaptent au rythme, puis l’un à l’autre, se réapprivoisent, se redécouvrent dans chaque mouvement, chaque respiration qui s’aligne et se synchronise entre eux. Ce fut rapide, comme une habitude déjà gravée en eux. Ils n’avaient que très peu dansés ainsi à l’époque et pourtant, à cet instant, il eut l’impression qu’ils l’avaient toujours fait. Elle connaît la musique mieux que lui, même si elle lui avait partagé le jour où elle l’avait découverte, il se laisse donc guider dans les pas.

Fermant les yeux lorsque quelques instruments s’ajoutent, il la serre un peu plus contre lui. Elle s’est occupée de son jardin le matin même, son parfum l’entraîne dans un champ de fleurs, de plantes aromatiques et de terre fraîchement travaillée. Tournant encore et encore, il se laisse transporter hors de cette place remplie de vie à ce terrain isolé entouré d’arbres. Emporté dans la sensualité du moment, il glisse sa main posée chastement sur sa taille à une place plus intime pendant qu’elle niche son visage au creux de son cou. Respirant profondément, il se concentre sur la musique et l’instant présent, sa présence contre lui s’imposant comme une évidence qui fait vibrer chaque cellule de son corps.

Ils profitent une première fois de la musique, se calquant de plus en plus pour ne faire qu’un dans leurs mouvements. Lorsqu’elle arrive à sa fin, il ne peut se résoudre à s’écarter, les paroles et la mélodie faisant écho à ses sentiments comme jamais depuis une éternité. Il refuse d’arriver au temps des questions, des réponses et du choix qui peuvent tout faire basculer et l’éloigner de lui. Il la serre un peu plus fort dans ses bras, le cœur battant, l’impression de perdre le souffle compresse sa poitrine. Sentant plus qu’il n’entend son très léger rire, il émet un grognement et pose son menton sur sa tête au moment où elle se relance, visiblement déjà programmée en mode répétition.

Ils reprennent la danse avec plus d’ampleur cette fois, la pointe de timidité ayant totalement disparu, happée par la puissance des émotions qui le noient à présent. Au moment du refrain, il se laisse emporter, la pousse légèrement pour la faire tourner sans lâcher sa main et la fait revenir dos contre son torse, les bras l’entourant comme pour la protéger de tout. Il pose son menton sur son épaule et continue de glisser avec elle sur les notes. Son visage se réchauffe un peu plus au mouvement de sa joue indiquant son large sourire.

Leur chorégraphie prend de l’ampleur lorsqu’elle s’éloigne un peu de lui, quitte ses bras, au moment où le chanteur égrène ses mots. Ses écouteurs étant sans fil, il entend toujours la musique tout en la suivant du regard, une main tendue vers elle pendant qu’elle tourne autour de lui, hors de portée.

Aux mots « To guide me home », elle vient de nouveau glisser sa main dans la sienne et se laisse tirer à lui. Elle lui caresse la joue tendrement avec un petit sourire puis s’éloigne à nouveau lorsque les mots s’égrènent accompagnés d’un rythme plus endiablé. Il l’admire se laisser emporter par l’audace qu’il avait toujours vu caché au fond d’elle-même. La contemple pendant qu’elle tourne telle une toupie tout en l’encerclant.

Ses cheveux flottent autour de son visage, un rire léger s’échappe juste avant qu’il ne la rattrape aux mêmes mots que la première fois « Pour me guider à la maison ». La musique s’élève, les embarque dans un flot mêlé à leurs émotions puissantes. Il la serre dans ses bras et l’embrasse passionnément.

Hors du temps. Hors des limites.

Elle se laisse glisser avec lui dans ce baiser dont elle ne s’éloigne que pour reprendre son souffle, le regard voilé par ses émotions. Ne lui laissant pas le temps de les comprendre pour le moment, il prend sa main, l’autre posée au creux de ses reins et l’entraîne dans une valse pour les derniers battements de la musique.

Sur cette place devant le cinéma, personne ne les bouscule. Quelques regards se posent sur eux, mais par une quelconque magie, s’en désintéressent presque aussitôt pour poursuivre leur chemin. Ils sont ici et ils sont ailleurs, chez eux, là où ils vivent à l’unisson, et où rien n’existe qui peut les séparer.

La musique se termine et reprend quelques secondes après pour une dernière danse avant que la vie ne reprenne son cours et qu’elle ne risque de les éloigner à nouveau.

Il connaît ses doutes, ses peurs et ses questions à ce sujet. Il les ressent lorsque leurs lèvres se frôlent à nouveau et qu’il goûte à sa bouche arrosée du sel de quelques larmes discrètes. Ce baiser est un mélange entre un accueil et un adieu, lui laissant le choix, comme toujours.

Ce qu’elle ne sait pas encore, c’est qu’il a pris sa décision au moment où ses yeux se sont posés sur cette femme savourant sa musique au milieu de cette place devant le cinéma.

Il ne la laissera plus jamais s’éloigner.

Ecrit le 01/09/2024 ~ Fanny BURON

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